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POURQUOI J’AIME LA PORCELAINE DE SÈVRES

La porcelaine tendre de Sèvres offre l’une des plus remarquables expériences que nos sens puissent éprouver. La voir procure une excitation visuelle ; la manipuler suscite un délice tactile ; alors que son extraordinaire blancheur évoquant une très fine couche de sucre glace, séduit les yeux, son toucher doux et crémeux ravit la main. Ajoutez à cela ses qualités sculpturales, ses fonds de couleur animés, ses admirables peintures et la richesse de ses dorures, la présence physique d’une pièce de Sèvres est impressionnante.

Mais ce n’est pas tout. L’une des caractéristiques les plus fascinantes de Sèvres pour un conservateur de musée est son aspect tout aussi satisfaisant pour l’intellect. Les merveilleuses Archives donnent une idée intime de la vie de l’établissement, des détails quotidiens de l’administration au travail des artisans dans leurs ateliers et aux clients qui fréquentaient la salle des ventes. Si l’on veut tenir compte du contexte historique, on peut utiliser inventaires et ouvrages pour découvrir la fonction particulière de tel modèle, apprendre comment les différents objets étaient utilisés et présentés et des détails supplémentaires sur leurs premiers propriétaires. Leur histoire ultérieure, leur passage des mains de leur premier acheteur à celles d’un collectionneur (souvent britannique) puis parfois, finalement, à un musée peuvent nous donner la profonde satisfaction de reconstituer tout leur parcours.

Les Britanniques ont toujours adoré Sèvres. Depuis la première mention de la manufacture de Vincennes dans le General Advertizer en 1748 jusqu’à l’apparition des Fallen Women de Louise Bourgeois, deux cent cinquante ans plus tard, en 1998, dans l’exposition, The Discerning Eye à Londres, Sèvres a provoqué des frissons d’excitation chez bien des Anglais. Même Sir Joshua Reynolds dont on en n’attendait pas tant, loua la qualité de la sculpture et de la peinture pratiquées à Sèvres après sa visite à Paris en 1771. Bien des Anglais visitèrent la Manufacture au XVIIIe siècle et, après la Révolution Française, une nouvelle génération de sculpteurs apparut, avide d’acquérir des pièces qui avaient appartenu à la famille royale française ou a la cour de Versailles.

L’avidité des collectionneurs comme Georges IV, les marquis d’Hertford et les Rothschild, pour n’en citer que quelques uns, était telle qu’au milieu du XIXe siècle les dix exemplaires connus du célèbre Vase pot-pourri en navire appartenaient tous à des collections anglaises (la répartition est aujourd’hui heureusement plus équilibrée, même si nous en possédons encore cinq). À la fin du XIXe siècle, cette passion avait largement traversé l’Atlantique, mais trois importantes collections privées ont été réunies au cours du XXe siècle en Angleterre dont l’une, celle d’Adrian Sassoon, est depuis retournée en France où l’on peut la voir au Musée national de céramique à Sèvres.

Ainsi, ma passion personnelle pour Sèvres repose sur une solide tradition historique : elle fait partie de mon sang anglais. Pourtant, jusqu’à présent, les Britanniques ont moins eu l’occasion d’être séduits par les productions actuelles. J’ai pris conscience pour la première fois des Sèvres du XXe siècle en 1983, en visitant l’exposition Sèvres de 1850 à nos jours, organisée par Tamara Préaud au Louvres des Antiquaires à Paris. Cette présentation m’a brutalement ouvert les yeux, et j’ai admiré des pièces telles qu’un Flacon de toilette de style Art Déco ou le Bar-Autruches remarquablement bizarre de François Xavier Lalanne de 1965. À l’époque il y avait déjà presque vingt ans que Serge Gauthier, en temps que directeur de la manufacture, avait repris une forme de soutien aux arts consistant à demander à des artistes connus de concevoir formes et décors pour Sèvres. Il fallut néanmoins attendre 1991 et la première participation du Pavillon de Sèvres à l’International Ceramics Fair and Seminar organisée par Brian et Anna Haughton pour que les Londoniens puissent contempler plus de Sèvres modernes.

Sèvres a toujours innové. Pour preuve les artistes y travaillant actuellement, qui, tout en ayant largement recours aux matériaux et techniques traditionnels, se montrent capables de créer des formes nouvelles et audacieuses dont certaines sont inspirées du passé alors que d’autres se projettent dans l’avenir. Peu après que Georges Touzenis ait été nommé directeur de la Manufacture, il m’a montré des photographies de quelques pièces récentes, y compris, il me semble, un groupe d’œuvres d’Ettore Sottsass. J’ai été immédiatement séduite par les superbes couleurs, peut-être parce qu’elles me rappelaient les remarquables combinaisons de couleurs de fonds et de dorure produites plus de deux siècles auparavant ; j’admire également Le Musicien de Marina Karela qui réinterprète en blanc et or, des formes du célèbre service Égyptien de l’époque napoléonienne. […] On voit que, pour moi, certaines des plus excitantes qualités d’originalité sont la conséquence d’une profonde conscience du passé. C’est peut-être pour cette raison que je trouve la conception de l’assiette d’Annabelle d’Huart si remarquable. Par sa forme et son décor, elle joue beaucoup plus sur la tridimensionnalité que les assiettes courantes; même s’il s’agit d’un petit cercle absolument lisse (tout comme dans le service de Catherine II de Russie), le revers porte trois cercles en relief sous l’aile et eux sous la base. La partie supérieure est ornée d’un motif abstrait, évoquant une portion imaginaire d’une partie du globe bordé d’une ligne en gris renfermant deux nuances de gris plus foncé. La composition est complétée par des rehauts de dorure qui permettent à la brillante couverte incolore et aux taches d’or de réfléchir différemment la lumière lorsque l’on manipule l’objet. Peu à peu l’on prend conscience du bord doré, et on retourne l’assiette. Une surprise vous attend alors. La totalité du dessous de l’aile déploie un fond bleu céleste, plein de dynamisme créant la le plus merveilleusement choquant des contrastes avec le dessus. Pendant que vos yeux et vos mains sont amusés et séduits, vous êtes soudain frappés par une idée : vous vous souvenez que le bleu céleste, cette forte couleur turquoise crée par Hellot pour le service crée par Louis XV en 1753, ne pouvait être posé sur pâte dure au XVIIIe siècle. Les temps ont changé, on a mis au point de nouvelles techniques et voici une réutilisation pleine d’élégance de la fin du XXe siècle. Enfin, c’est un plaisir de constater que les Sèvres contemporains sont toujours aussi riches en marques ; avec, pourtant, une autre différence par rapport au XVIIIe siècle puisque, à juste titre la créatrice est nommément citée.

Quelle chance nous avons que Sèvres soit encore une force aussi profondément créative. C’est tout à l’honneur du gouvernement français d’aider et d’encourager cette remarquable entreprise. Sèvres plutôt que de se contenter de se reposer sur son passé, sera encore l’une des plus remarquables expériences que nos sens pourront éprouver au XXIe siècle.

 

rosalind savill.

directrice de la wallace collection, londres.

Revue Céramique & Verre, n° 108, septembre-octobre 1999.